LES YÔKAI, OU LE SURNATUREL JAPONAIS

Les Yôkai, ou le surnaturel japonais
Des choses étranges dotées de pouvoirs mystérieux
Vous vous promenez la nuit dans une ruelle bordée de vieilles habitations, de magasins fermés, et de vieux temples. Peut-être quelques arbres se dressent de ci de là, leurs contours difficilement discernables dans l’obscurité. Malgré le calme, un frisson vous envahit. Quelque chose a bougé sans que vous l’ayez distingué clairement. Ou peut-être avez-vous entendu une voix étrange, ou un ricanement lointain. Les ombres paraissent soudainement plus effrayantes, et le silence accablant. Et si c’était une créature surnaturelle, un fantôme, ou bien pire ? Votre imagination vous joue peut-être des tours, mais vous feriez tout de même mieux de hâter le pas. Vous pourriez avoir affaire à un yôkai…
Ils envahissent la culture populaire. Tantôt monstres farceurs, tantôt créatures horrifiques, les yōkai sont représentés un peu partout dans les dessins animés et parfois même dans la mode. Pourtant, l’image que nous en avons aujourd’hui est le résultat d’une longue transformation. Il n’existe pas de traduction littérale qui rende bien compte de la signification du mot yōkai, mais on pourrait le comprendre comme « une chose étrange dotée de pouvoirs mystérieux ».


On peut donc regrouper sous ce terme toutes sortes de phénomènes ou d’entités étranges, bizarres, voire inquiétantes. Les fantômes (yûrei), les monstres (bakemono), ou encore les esprits associés à la mort ou à la maladie, les mononoke, peuvent ainsi être associés aux yōkai. C’est une catégorie qui s’est construite au fil du temps et qui a regroupé de multiples créatures et manifestations très distinctes. Mais loin d’être une sorte de bestiaire du surnaturel, les yôkai sont une appellation très floue et muable, qui a varié dans l’histoire, et qui désigne des choses qui lui sont bien antérieures. C’est une expression utile, permettant d’y faire entrer toute une série de créatures à l’existence très locale, ou bien plus répandue, sans hiérarchie ni organisation propre.
Les récits et croyances que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de yōkai sont très anciens. Lorsque des événements inexplicables se produisaient, comme des comportements étranges, des sons ou lumières inhabituels, des disparitions mystérieuses, des maladies inconnues, on pouvait les désigner sous certains noms pour leur donner une forme.
Il est plus simple de combattre le mal en lui attribuant une image, ce qui peut le rendre moins effrayant qu’un phénomène incompréhensible. C’est une explication possible de l’apparition des yôkai, bien que le terme en lui-même soit bien plus tardif. Dès l’ère Heian (794-1185), les textes japonais rapportent de nombreux phénomènes étranges et apparitions surnaturelles, que l’on regroupera bien plus tard sous le nom de yôkai. Parmi eux figure la célèbre « procession nocturne des cent démons », ou hyakki yagyô : une procession de créatures surnaturelles qui, selon les récits médiévaux, parcouraient la capitale pendant la nuit. Rencontrer cette procession pouvait être fatal, à moins de bénéficier d’une protection spirituelle. À partir du XVIe siècle, plusieurs rouleaux enluminés représentent cette étrange parade ; le plus célèbre, conservé au Shinju-an, à Kyoto, est traditionnellement attribué à Tosa Mitsunobu, bien que cette attribution reste incertaine. Loin d’être toujours terrifiantes, les créatures qui y défilent sont souvent grotesques, voire amusantes. Une dimension humoristique que l’on retrouvera bien plus tard dans la culture populaire, notamment dans le manga GeGeGe no Kitarō de Shigeru Mizuki. Dans la ville de Sakaiminato, sa ville natale, cet univers est d’ailleurs devenu omniprésent : les personnages de l’auteur y ont été représentés dans les rues sous forme de statues.


Les yōkai sont en fait indénombrables. Il n’existe pas de catalogue exhaustif les énumérant tous, et les sources conservées témoignent au contraire d’une grande diversité de traditions. Nés de coutumes locales, ils sont très souvent cantonnés à un endroit particulier lié à des phénomènes étranges. Le Japon est parcouru de montagnes, de forêts, de rivières, qui font des décors très propices à un folklore mystérieux et fortement ancré. Les légendes qui ont traversé les époques jusqu’à nous ne sont probablement qu’une infime partie des contes et histoires étranges qui se racontaient dans les temps anciens. Ceux-ci ne s’exportaient que rarement de leur région d’origine. Bien avant que le terme de yôkai n’apparaisse, il devait donc en exister une variété extrêmement diversifiée dans tout le Japon. Ces récits se sont transmis et ont fasciné des générations entières, ce qui a naturellement favorisé leur utilisation et leur succès dans l’art. Lorsque la culture populaire s’est emparée des yôkai, elle a gardé les plus évocateurs et les plus visuels. Avec les livres illustrés, les recueils folkloriques, puis les médias modernes, ces créatures locales ont progressivement circulé bien au-delà de leur territoire d’origine, détaillant leur apparence et leur donnant un rôle nouveau. En particulier, cela a permis de les faire découvrir au grand public.
Le théâtre a lui aussi largement contribué à cette diffusion. Le kabuki s’est emparé très tôt des récits mettant en scène des créatures surnaturelles, des démons ou des fantômes. Les yôkai y deviennent alors des personnages à part entière, dont l’apparence et les pouvoirs peuvent être rendus visibles grâce aux costumes, au maquillage et aux effets de scène. Les histoires de fantômes, particulièrement populaires durant l’été, donnaient ainsi lieu à des apparitions spectaculaires destinées autant à effrayer qu’à divertir. Certaines pièces mettent également en scène des créatures plus extravagantes, comme Tsuchi-gumo, l’esprit d’une araignée géante, ou Ibaraki-dôji, un démon capable de prendre une apparence humaine. Le kabuki participe alors à transformer les yôkai en véritables personnages de spectacle : leur étrangeté devient une source de fascination, mais aussi de divertissement.
Toutefois, on ne peut réduire les yôkai à des créatures populaires. Leur richesse tient dans l’abondance des légendes qui composent le folklore japonais, et qui nous rappelle que le mystère a sa place aux côtés du rationnel. Notre imagination peut transformer ce que l’on ne s’explique pas en phénomènes surnaturels ou en personnages tantôt comiques, tantôt effrayants. Les yôkai sont plus qu’un divertissement, ils apportent au folklore japonais une saveur unique, une profondeur mystérieuse et insondable, en constante évolution.
Nathan Florent







